Cher monsieur,
Depuis
que je suis rentrée dans ma ville natale, je passe devant vous
régulièrement. Je vous vois de temps à autre le matin, parfois dans
l'après-midi, parfois très tard le soir. Mais à chaque fois que je
décide d'emprunter ce chemin, vous êtes toujours là, cela qu'il pleuve
ou qu'il vente.
Nous
nous saluons. Et je continue mon chemin. Parfois, lorsque cela m'est
possible, je m'arrête pour vous offrir une cigarette. Et je continue mon
chemin. Cependant, vous ne me laissez pas indifférente. Il m'arrive
régulièrement de penser à vous. Et je m'imagine alors toutes ces choses
que je pourrais vous offrir.
"Suivez-moi,
à l'intérieur il fait chaud. Je vais aller regarder un film, j'ai une
deuxième place sur ma carte que je pourrai vous offrir !" Mais est-donc
de cela dont vous avez besoin ?
"Cela
vous dit, si nous allons manger un morceau ensemble ?" et j'imagine, je
m'invente des films, sur ce que vous pourriez me raconter de vous, de
votre histoire. Peut-être que je vous poserai cette question bête :
"N'allez-vous pas en centre d'hébergement d'urgence ?" pour tenter de
faire la conversation avec vous. Mais souvent, je le sais, lorsque je
pose cette question, la réponse à peu de chose près est toujours la
même. Alors, je me dis que je ne poserai plus cette question. Un jour,
je vous proposerai d'aller manger quelque chose.
"Il
y a une chambre de libre là où j'héberge, pourquoi ne viendriez-vous
pas y passer la nuit ?" je continue ainsi à imaginer ce qu'il me serait
possible de faire... Et pourtant, je ne le peux pas. Je n'habite pas
chez moi, je ne peux pas imposer cela à ceux qui m'hébergent. Et puis,
soyons honnêtes, je ne suis pas mère Thérésa, à l'idée un jour d'inviter
une personne que je ne connais pas chez moi, toutes les pensées
négatives me traversent alors. "Et si...?", "Et si... ?" et "Et si.... ?"
Alors,
je ne le fais pas... Un jour peut-être, lorsque je trouverai suffisamment de confiance en moi, je le ferai. Car voyez-vous, c'est une interrogation que
je porte en moi depuis des années.
Et
puis, que puis-je donc faire de plus ? J'aurai aimé, donner un peu
plus... Tout en respectant mes propres limites. C'est là qu'un jour,
j'entends parler du calendrier de l'Avent à l'envers. Vous savez, il
s'agit normalement pour moi de mettre un objet tous les jours dans une
caisse, et arriver au 25 décembre de l'offrir à une personne dans votre
situation. Mais alors pourquoi attendre 25 jours alors que je peux déjà
rassembler plusieurs objets... Cela m'a parlé, j'ai eu envie de composer
ce sac, en me disant que cela correspondait aujourd'hui à ce qu'il
m'était possible de faire.
Vous trouverez, avec la complicité de quelques-uns de mes proches :
- Dans le sac à dos
- Des mouchoirs
- Des pansements
- Un briquet
- Une trousse de toilette
- Une boîte de Doliprane
- Un dentifrice
- Une brosse à dents
- Un peigne
- Un shampoing
- Un crème pour le visage, pour vous protéger cet hiver
- Une crème pour les mains
- Du savon
- Du coton
- Du coton-tige
- Du chocolat
- Une boîte de biscuits
- Un carnet
- Un stylo
- Un crayon à papier, je me dis juste au cas si vous aimez écrire, esquisser des dessins...
- Deux livres, ceux que j'aime lire, si vous avez envie juste de vous évader un peu... En croisant les doigts, que vous savez lire et écrire...
- Une petite bouteille de vin
- Un ticket restaurant
- 2 pulls
- Une écharpe
Bientôt,
cher monsieur, avant de franchir la porte de ce lieu dans lequel
j'aime tant aller me réfugier, je m'arrêterai face à vous. Je vous
saluerai, vous demanderai comment est-ce que vous aller. Puis, peut-être
aurai-je pu le faire plus tôt, vous demander ce que je pourrais faire
pour vous à hauteur de mes possibles... Je le ferai certainement, avant
de vous proposer ce sac... Un sac qui ne vous permettra pas de dormir au
chaud cette nuit, mais un sac que j'ai composé avec ma plus grande intention qui est celle de pouvoir vous réchauffer le cœur.
Il y a l'élan du coeur qui nous porte vers l'autre, celui de "la culture et de l'éducation" qui nous tient la main ou la retient avec toutes les questions que tu poses (et puis il y a les et si) qui sont autant de freins. Contradictoirement, dans notre monde civilisé, on est obligés de se protéger avant d'aider les autres. J'ai une de mes soeurs qui n'hésite pas à partager son toit. Il ne lui est jamais arrivé de choses flacheuses, mais parfois,elle ne reçoit pas toujours le respect qu'on lui devrait. Elle trime dur pour joindre les deux bouts, parfois c'est elle qui ne mange pas pour donner à l'autre. Alors quand, elle me raconte qu'elle retrouve de la nourriture à la poubelle, parce que la personne ne l'a pas trouvée à son gout, j'avoue que je m'interroge. Il faut peut être du courage que nous n'avons pas toujours pour oser tendre la main (je me pose ses questions à mon sujet) Pourtant que serait un monde sans solidarité ? Heureusement qu'il y en a qui osent !
RépondreSupprimerJ'admire ta soeur pour le courage qu'elle a et que je n'ai pas encore... Mais je sais au fond de moi que je saurai un jour aller au-delà de mes propres peurs.
SupprimerEn ce qui concerne le regard sur ce que l'autre ne mange pas ou jette... alors que dans le besoin il ne "devrait pas." Cela ne vient-il pas seulement dire, que même si nous sommes dans le besoin, chacun a ses propres envie et ses besoins et qui qualifient aussi ce que nous sommes ? Des êtres de désirs ?
Bien que j'entende que cela puisse faire violence à ta sœur qui peut en effet ressentir à son égard un manque de respect. Dans cette situation, je ne saurai dire ce que je ressentirai.
"En ce qui concerne le regard sur ce que l'autre ne mange pas ou jette... alors que dans le besoin il ne "devrait pas." Cela ne vient-il pas seulement dire, que même si nous sommes dans le besoin, chacun a ses propres envie et ses besoins et qui qualifient aussi ce que nous sommes ? Des êtres de désirs ? "
SupprimerSi bien sûr, mais ce n'était pas le propos, je m'explique : ces personnes qu'elle a hébergé (plusieurs mois je crois) n'étaient pas seules dans son foyer. Elles n'aimaient pas les yaourts par exemple, et l'association des "sans toi" leur en donnait, mais plutôt que de les jetter à la poubelle, elles auraient pu en faire profiter celle qui les hébergeait, c'est ça que je trouve surprenant, ma soeur, elle n'a rien dit, elle ne juge pas, ni ne fait de reproches, elle témoigne tout au plus. En fait c'est moi que ça gêne !, comme quand elle me dis que des choses disparaissent. Je le comprends, si tu veux, mais je n'arrive pas à l'excuser, mais c'est parce que je sais qu'elle n'a guère plus que ceux qui n'ont rien.
sans toit (encore mes fôtes ?)
SupprimerAh oui je comprends mieux...
SupprimerC'est vrai cela peut paraître assez incompréhensif de voir ce genre de comportement. On n'est malheureusement pas dans leur tête pour comprendre....
Tu accomplis un très beau geste envers ce Monsieur !
RépondreSupprimerDans ma petite ville, pas de gens dans la rue ! L'hiver dernier un habitant ayant de gros soucis s'est retrouvé sans logement, il a été hébergé par des employés municipaux pendant quelques temps et d'autres lui ont fourni des repas.
Heureusement qu'on peut compter sur des anonymes qui viennent en aide à ces personnes, ce sont souvent des petits gestes et attentions mais qui comptent énormément pour eux et qui leur apportent beaucoup de chaleur humaine.
Brigou,
SupprimerPour reprendre un peu ce qu'a pu écrire plus haut Délia, "contradictoirement, dans notre monde civilisé, nous sommes obligés de nous protéger avant d'aider l'autre..."
Le geste que je fais, est à hauteur de ce dont je suis capable... Bien que j'aurai aimé faire un peu plus...
Ce qui compte pour eux en tout cas, c'est qu'on leur apporte de la chaleur humaine par nos petits gestes. Tu as raison, le voir ainsi "déculpabilise" de ne pouvoir faire mieux. Je mets en tout cas dans cette action mon intention de pouvoir apporter un peu à l'autre, il me semble en tout cas qu'il vaut mieux faire que de ne rien faire...
Merci.
Tu as parfaitement raison Brigou, ce sont toutes ces petites fourmis qui oeuvrent sans bruit qui font tourner la machine, pas les costards cravates qui monopolisent la sphère publique et tiennent le haut du pavé.
RépondreSupprimerEn effet, on fait comme on peut tout en composant avec nos craintes de l'autre...
SupprimerIl s'agit pour moi en tout cas, d'une histoire de confiance que je n'ai pas tout à fait face à cette situation.
Bien que je relève dans cette article toute cette contradiction dont, je pense, ne pas être la seule à ressentir... =)
Après il y a surement aussi beaucoup de frustration qui conduit ces personnes à ce genre de réactions. Dans leur situation, je pense en ce qui me concerne que peut être je ferais la même chose, ou pire ! je ne sais pas.
RépondreSupprimerC'est une superbe idée, et je la note dans ma boîte à idées.
RépondreSupprimerMerci Ju'Lyn !
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