A la suite de l’enseignement reçu
en philosophie et sur les différents grands pédagogues de l'Histoire, je souhaite évoquer la question de la « connaissance d’autrui notamment dans la
relation d’aide. »
La philosophie et notamment les
différents auteurs étudiés m’amènent à me questionner sur ce que pourrait
signifier pour moi « autrui », « l’autre », « l’altérité ».
Mais également sur la question de « la rencontre » et de « la
relation d’aide ». Ces notions me paraissent importantes dans mon futur travail
d’éducatrice de jeunes enfants.
« Autrui » désigne ce qui
est autre que moi, l’ensemble des autres, donc l’ensemble des hommes. Le
rapport à l’autre, pourrait ainsi signifier que je fais face à l’altérité, à ce
qui est différent de moi, extérieur à moi, étranger à moi. Mais si l’autre est différent de moi, il est aussi et en même temps mon semblable. Il est mon Alter Ego[1],
un autre sujet, un autre Soi, une autre conscience capable de penser le
monde différemment de moi. Il me semble donc important dans mon rapport à l’autre,
et notamment en tant qu’éducatrice de jeunes enfants, de tenir compte de cette
double structure : le différent/le semblable, le sujet/l’objet dans ma
relation à l’autre.
Plusieurs philosophes soutiennent l’idée
qu’il n’est pas possible de prendre conscience de soi sans la présence d’autrui.
C’est ainsi que l’autre me permet de me voir en train de faire, d’être. L’autre
me permet d’être transportée par le sentiment d’exister. En tant qu’une
conscience de soi, je permets également à l’autre de se voir, de s’observer, d’exister.
Selon Sartre[2], « l’enfer, c’est les autres », car
partant du principe que le regard de l’autre me permet de prendre conscience de
moi, il peut également être enfermant. Ce regard peut donc me figer dans une
représentation de moi, me réifier et me dépersonnaliser. Ainsi, cela soulève la
question de la bienveillance et de l’empathie[3]. Comment
l’être humain peut-il sortir de cet « Enfer me ment [4]» ?
Comment, en tant que travailleur social, je pose ce regard bienveillant sur la
personne accompagnée afin de ne pas la chosifier ? Comment maintenir ou lui
rendre sa dignité d’Homme, sa liberté ? Mais également, comment dans mon
accompagnement je suis en mesure de ne pas me laisser réifier par l’institution
mais également par la personne accompagnée qui peut également se servir de moi ?
En effet, selon Hobbes[5] « l’homme est un loup pour l’homme »,
il n’est pas de nature sociable. Il ne peut selon lui avoir de rapport serein entre
les hommes sans qu’il y ait au départ un conflit. Selon lui, pour qu’une société
se construise, cela part toujours des rapports des hommes liés aux conflits et
aux guerres. Le contrat et les règles instaurés par l’Etat par la suite
maintiennent l’ordre. Chaque homme accepte alors l’idée de limiter sa liberté naturelle
au profit d’une liberté sociétale pacifiée.
HEGEL : « Puisqu'il
est nécessaire que chacune des deux consciences de soi, qui s'opposent l'une à
l'autre, s'efforce de se manifester et de s'affirmer, devant l'autre et pour
l'autre, comme un être-pour-soi absolu, par la même celle qui a préféré la vie
à la liberté, et qui se révèle impuissante à faire, par elle-même et pour
assurer son indépendance, abstraction de sa réalité sensible présente, entre
ainsi dans le rapport de servitude. »
Hegel[6], quant
à lui, dans La Phénoménologie de l’Esprit,
amène sa réflexion sur « la
dialectique du maître et de l’esclave », qui rejoint l’idée de conflit
de Hobbes, avec ici en plus l’idée que parmi les deux individualités qui se
confrontent à la relation, en ressortirait un dominant et un dominé. Le conflit serait
alors inhérent à la condition humaine. Les deux hommes dans leur rapport à
l’autre entretiennent une relation tendue, où l’un devient le « maître »
et l’autre « l’esclave ». Je fais donc une analogie avec le
travailleur social, qui pourrait alors, dans son rapport avec la personne
accompagnée, se situer à une place de « sauveur », du « sachant »
face à « une victime », « celle qui doit être sauvée », de « l’ignorant ».
Grâce à Hobbes et Hegel, j’ai ainsi
pris conscience que la relation d’aide ne va pas de soi. La relation se
construit face à mon rapport à l’altérité, au conflit interne que je vis provoqué
par le rapport que j’ai avec l’autre. Je me demande alors comment il est
possible d’y faire face ? Comment dans la relation à l’autre je peux nous[7]
offrir la liberté d’être pour-soi ? C’est-à-dire, comment je peux me
saisir du conflit pour tenter de rencontrer l’autre ? Comment je peux créer, dans ma relation avec l’autre, un contrat tacite permettant par la suite une
qualité dans la relation d’aide ? La question aussi se pose pour moi de
savoir comment il est possible de proposer un accompagnement où je ne me
positionne pas en être « tout-puissant ». Comment puis-je rendre la
relation d’aide plus humaine, c’est-à-dire, sans imposer, instaurer dans mon
rapport à l’autre la question de ma supériorité et celle de son infériorité. Il me semble donc nécessaire de rester consciente de cela, pour mesurer ce qui
peut se jouer dans la relation à l’autre afin de permettre une réelle rencontre
humaine avant tout.
Pour conclure, il me semble
important de me questionner sur ce que pourrait signifier pour moi la question
de la rencontre et la manière dont il est possible d’accueillir l’autre dans la
relation d’aide. Ce qui amène également la question de l’instauration de la
confiance pour que cela puisse se faire. La rencontre ne peut, selon moi, se
faire sans une disponibilité et une disposition d’accueil.
Il me semble qu'accueillir l’autre
dans la relation n'est pas une mince affaire si toutefois nous avons l’intention
de vouloir le faire correctement. Il oblige pour cela de se mettre dans des
dispositions qui demandent à celui qui accueille une disponibilité quasi sans faille.
C'est pourquoi accueillir une personne ne va pas non plus de soi et se prépare
pour permettre à la personne et à nous-mêmes de pouvoir nous rencontrer. Pour
cela, il semble nécessaire d’avoir conscience des enjeux dans la relation à l’autre,
afin de pouvoir se mettre dans une attitude d'ouverture, d'être sensible et à l'écoute
de l'autre. Ceci permettrait alors d'entendre au mieux ce que l’autre exprime,
tant par sa parole mais aussi par sa communication non-verbale. Accueillir ce
que la personne nous dit, nous invite alors à entrer en relation et à agir en
fonction de ce que chacun peut éprouver, avec respect et tolérance. Comme dit
précédemment, accueillir l’autre dans la relation oblige à se préparer à
recevoir l'autre, dans sa différence et de se séparer de nos propres
représentations. Ainsi nous pouvons lui laisser une place, le reconnaître et l’envisager
en tant que sujet désirant puis de se préparer à l'altérité. Accueillir l’autre,
c'est être en mesure de se séparer de ses représentations, tout en restant
soi-même, pour en même temps mieux partager les différences. Il s’agit alors de
la question de l’empathie de Carl Rogers[8].
L'accueil c'est la première chose
que l'on dit de nous à l'autre, dans notre façon d'accueillir, dans notre
posture. Si l'accueil n'est pas suffisamment pensé, me semble-t-il, nous avons peu de chance de mettre notre interlocuteur en confiance. Cela peut alors venir entraver la relation d’aide que nous essayons d'établir. Je rejoins aisément la pensée de Martin Buber qui
dit que « la relation Je-Tu exige une ouverture totale du JE, qui s’expose
ainsi à un refus et à un rejet total.[9] »
On ne peut pas s’humaniser sans le dialogue, la rencontre et la relation à l’autre.
[1] Alter Ego : Latin
[2] Jean-Paul
Sartre (1905 – 1980) : Écrivain philosophe français
[3] Carl
Rogers (1902 – 1987) : « L’empathie, c’est être presque l’autre sans être
l’autre et sans cesser d’être soi-même. »
[4] Thomas d’Ansembourg (1957
- …) : avocat de formation, conférencier, consultant en relations humaines,
thérapeute et formateur en communication non violente, parle ainsi de l’enfermement.
[5] Thomas
Hobbes (1588 – 1679), philosophe anglais
[6] Georg
Wilhelm Friedrich Hegel (1770 – 1831), philosophe allemand
[7] Nous ici représente
l’autre et moi dans la relation
[8] Carl
Ransom Rogers (1902 – 1987), psychologue humaniste américain
[9] Martin
Buber (1878 – 1965), philosophe, conteur et pédagogue israélien. Dans la
relation, il y a toujours un risque. Pour pouvoir s’accomplir en tant qu’être
humain, il est nécessaire d’avoir rencontré l’autre.
Ton billet est vraiment très intéressant.
RépondreSupprimerJe reviendrai un peu plus tard pour le commenter plus longuement.
Bonne fin d'année à toi.
Bises
Bonsoir Alain,
RépondreSupprimerJ'ai bien hâte de te lire, je pense que cela va être fort enrichissant et intéressant :-)
En attendant, je te souhaite également une bonne fin d'année et je te dis à bientôt ici, là-bas ou ailleurs sur un marathon :-)
Bises amicales.
En préambule, je soulignerai que ton intérêt pour cette thématique de la relation d'aide me semble une excellente chose dans le cadre de ton futur travail d'éducatrice d'enfant. En tout cas, cela me touche particulièrement que tu abordes cet angle – là.
RépondreSupprimerDans la relation à l'autre, celui-ci est toujours un sujet. J'aime que tu le soulignes, car dans un travail d'éducatrice d'enfants, il peut arriver qu'il soit considéré comme un objet d'observation ou à façonner.
L'autre est foncièrement différent de soi, mais c'est parce qu'il est aussi notre semblable qu'on peut tenter de le rejoindre en ce qu'il est, et en particulier pour les enfants, en ce qu'il serait susceptible de devenir. C'est un type de regard spécifique. Le regard sur le potentiel en devenir et non pas se fixer sur les comportements actuels. En tout cas, pas uniquement, parce qu'il faudrait « les corriger ».
Je n'aime pas trop l'expression de Sartre. « L'enfer c'est les autres ». Certes cela peut exister, mais alors c'est parce que je me laisse enfermer par ce que les autres disent de moi (en mal notamment), sans vérifier par moi-même, en particulier au niveau de ma conscience , et de mes ressentis, si ce qu'ils disent de moi je m'y reconnais ou non. Et en dernière analyse je suis seul juge de qui je me ressens être. Qu'importe autrui ce qu'il peut en penser.
C'est une corde raide, sans doute. Mais c'est le prix de ma liberté intérieure.
Je ne vis pas en fonction de ce que les autres voudraient que je sois.
Cela me semble très important dans l'éducation d'enfants.
Si tu travailles au sein d'institutions, tu auras certainement à te confronter avec ces fonctionnements qui consistent à mettre chaque enfant dans une petite case fixiste, à le cataloguer suivant un jargon psychologisant. C'est en effet très commode de mettre tout le monde dans sa petite case, ça permet un classement des dossiers.
Et donc dans ce cas la l'enfant est considéré comme un simple objet classifiable. Et non pas comme un être humain sans cesse en dynamique de croissance surtout quand il est enfant bien évidemment.
J'ai aimé ton expression : « la relation d'aide ne va pas de soi » car elle est parfaitement exacte. Croire qu'il est facile d'aider une personne à base de bonne volonté, de bons sentiments et de l'empathie ordinaire, serait une erreur monumentale. La relation d'aide cela s'apprend, c'est un métier, c'est une compétence spécifique, et c'est sans doute une vocation.
Mieux vaut le savoir : c'est ingrat d'aider quelqu'un, notamment parce qu'il ne faut pas en attendre une reconnaissance qui ne viendra que rarement.
C'est ingrat, mais c'est passionnant ! Parce que chaque petit progrès et la manifestation d'une avancée en humanité de celui au service duquel on se met.
C'est une rencontre humaine, certainement, mais d'un type spécifique.
Quant à la question infériorité/supériorité. Ce n'est pas ainsi que je la poserai. Dans l'aide je suis « avec mon semblable » comme tu le dis toi-même. Et donc nous sommes deux êtres humains, à égalité de dignité.
Il n'y a donc pas une relation hiérarchisée, mais il se fait que l'un (l'aidant) dispose d'une compétence et d'un bagage qu'il met au service d'un autre (L'aidé) qui en a besoin sur son chemin. C'est donc un service rendu à base d'écoute de l'autre et d'adaptation à son besoin d'être aidé. Rien de plus. Rien de moins.
Je parle ici de l'aide entre adultes. Pour les enfants, il y a besoin d'une autorité et donc d'une certaine directivité. Ce type d'aide directive n'est pas une supériorité mais tout autant un service. Nécessaire à l'enfant pour se structurer. Et se structurer, c'est devenir libre. C'est ne plus être dépendant de ses conditionnements et/ou de ses aliénations. (Et en tout cas de l'être le moins possible…).
(à suivre....)
(... suivre...)
RépondreSupprimerMais dans tout ce que je viens d'écrire, en grande partie je ne fais que te paraphraser. Car tu dis l'essentiel des attitudes de fond qui sont nécessaires. Donc, c'est que tout cela est déjà en toi, au moins en potentiel. L'expérimentation et le travail auprès des enfants te le fera vérifier. Avec l'expérience qui améliorera grandement en pratique.
Je me réjouis de te voir citer Carl Rogers. C'est au contact de l'un de ses disciples que j'ai commencés à me former à l'aide aux personnes. Je coïncide globalement avec son approche. Par la suite j'ai trouvé d'autres sources et d'autres maîtres qui me furent précieux pour progresser.
Je n'ai pas pratiqué auprès d'enfants. Ce ne fut pas mon créneau d'intérêt. J'ai connu cependant des personnes qui étaient dans cet engagement. Je sais qu'ils ont eu de belles réussites. Des échecs aussi, parce que l'enfant demeure un sujet libre et qu'il peut refuser et même rejeter l'offre proposée. Cela peut être de la responsabilité de l'aidant. C'est à lui de faire l'analyse de sa pratique. Mais souvent, c'est que ce n'est pas encore le bon moment ni la bonne personne, celle avec laquelle justement la relation de confiance s'établira. C'est un feeling qui échappe à des données purement rationnelles. Chez les enfants qui ont un lourd passé, qui ont été trahis, cela ne se fait pas en 24 heures… tu le sais bien.
Je termine en te renouvelant mon intuition, si ce n'est ma conviction : tu as tout en toi pour réussir sur ce créneau que tu sembles choisir.
Alors, il suffira juste de donner un petit coup de pouce à tes aptitudes naturelles pour que cela fonctionne.
Bon, restons réaliste toutefois. Bien évidemment, il te faudra travailler et travailler encore… mais cela c'est le lot de chacun.
Je me réjouis de qui tu es.
je t'embrasse bien.
Bonjour cher Alain, je viens aujourd'hui de prendre connaissance de ton commentaire et je t'en remercie. Je prendrai le soin de te répondre dans les prochains jours.
SupprimerJe te souhaite pour cette année 2019 tout ce qui est bon pour toi et pour tous ceux que tu aimes ! Que tu puisses continuer à écrire, nous faire sourire, réfléchir... que la vie continue de jaillir en toi... plein de douceur et de tendresse également sur ton chemin.
A très bientôt;
Je t'embrasse !