Sur une consigne d’écriture de
Kaléidoplumes
En vous inspirant de cette photo, écrivez un texte qui aura pour incipit la phrase suivante :
"Maman, tu ne crois pas que tu exagères ?"
**** FOLIE ****
« Maman, tu ne crois pas que tu exagères ?
- Bonjour. Je m’appelle Sonia et je viens
vous rendre visite. Que disiez-vous ?
- Oh….. J’ai dit la poule qui m’a traversé
le coq.
- Le coq ?
- Oui, il va bien le coq ? ça fera….
20,21,22,23,45,32…………. 19 francs.
- Très bien.
- Tu vas bien ? Elle est où Annie ?
Anniiiiiiiie.
- Vous pleurez.
- Annie… qu’as-tu fais d’elle ? Elle est où
?
- Je ne sais pas madame… Elle est où
d’après-vous ?
- Dehors, il pleut. C’est déformé. Et Annie
?
- Vous pensez qu’elle est dehors sous la
pluie ?
Le regard triste, elle hausse les
épaules.
- Peut-être. AHHHHHHHHHHHHHHHHHHHH ! Mais tais-toi ! Laissez-moi
tranquille ! J’en ai plus !
- Je vais vous laisser un moment. Je
reviendrai vous voir plus tard. »
Je suis écrivain public. Cela faisait
quelques semaines que j’étais immergée dans un EHPAD. Il manquait à mon travail
quelque chose d’essentiel. J’ai passé mon temps à écrire pour les autres, pour
ceux qui ne le pouvait pas ou ne savait pas le faire. J’ai fait de très belles
rencontres mais j’avais besoin de me tourner vers autre chose. Mettre à profit
mes compétences pour écrire l’Autre de façon différente. J’avais le choix,
voire beaucoup de choix. Mais je ressentais une envie particulière d’aller
rencontrer la maladie d’Alzheimer. Alors j’ai postulé en tant que bénévole. Ce
n’était pas facile de les convaincre de mon projet. On me répondait
régulièrement que cela n’avait pas de sens. Les personnes n’avaient plus toute
leur tête. Que pourraient-elles donc raconter qui puisse faire l’objet de mots
? Je croyais fort en mon projet et réussis enfin à convaincre un établissement.
Évidemment, je ne crois pas au miracle. Et pour dire vrai, la première fois que j’avais mis les pieds dans le service, j’étais complètement décontenancée. Je voyais des vieux partout, isolés, posés là en bataille sur leur chaise roulante. Certains criaient, pleuraient mais les soignants étaient trop occupés pour prendre le temps d’apaiser le mal-être de leurs résidents. Je suis arrivée comme un cheveu sur la soupe. On m’avait fait visiter la structure mais à aucun moment j’ai été présentée aux personnes vivant ici. Il n’était pas évident d’aller les aborder alors que moi-même je n’étais pas à l’aise avec cette maladie. Mais très vite, certaines personnes âgées sont venues naturellement vers moi et petit à petit j’ai pu prendre mes marques. Beaucoup n’étaient plus en mesure de se présenter, ou du moins de me dire leur vrai nom. Mais il était intéressant de voir comment chacun pouvait parler d’eux en se présentant. J’avais eu droit à la reine, à Madame De quelque chose… et tout autres noms possibles. Les échanges que j’avais pu avoir avec elles n’avaient ni queue ni tête. Comme celui que je vous ai présenté plus tôt. Mais au fur et à mesure, j’avais appris à les connaître et malgré la difficulté d’avoir une conversation sensée, un lien s’était tissé entre ces personnes et moi.
Elle, celle de la conversation, c’est Marylou. Enfin, c’est ainsi que les soignants l’appelaient. Madame Da Costa pour les non intimes. Cette dame était atteinte de la maladie d’Alzheimer avec des troubles associés. Pour faire court, car je suis loin d’être médecin, dans les moments de crises elle pouvait crier, insulter et agresser le personnel.
Je me rappelle de toutes ces fois où je suis passée par le réfectoire pour rejoindre une autre dame. Madame Da Costa était toujours installée au même endroit. Tournée face à la fenêtre et dos aux autres. L’air triste et en même temps si lointain. Durant quelques semaines, je n’avais pas prêté plus attention à elle. Et pourtant la rencontre avec cette femme a changé mon regard sur la maladie.
Je n’en avais pas conscience au début mais elle me rappelait ma mère. Elle avait toujours de longs cheveux blancs tressés dans son dos et le visage marqué par les rides du temps. Courbée dans sa chaise roulante, elle pouvait rester immobile des heures durant. Assise là, seule, elle finissait toujours par pleurer, implorer la présence d’Annie. Ce comportement semblait devenir une habitude au quotidien, et je fus attristée par l’indifférence générale face à cette dame. J’appris par les membres de l’équipe qu’elle ne recevait jamais de visite. Le temps devait lui paraître long. Les seuls moments où madame Da Costa était en lien avec l’autre la soumettait à sa dépendance totale. La toilette, la douche, les repas, le coucher. Et semble-t-il que c’est durant ces temps du quotidien que madame Da Costa était la plus agressive.
Il va sans dire que sa solitude m’avait touchée. Et c’est ainsi que mon attention s’était tournée durant un temps vers elle.
Lors de notre première rencontre, je m’étais installée sur un fauteuil de salon, à côté d’elle. Nos visages pouvaient se faire face et en même temps, la fuite était possible. Ce jour-là, elle marmonnait doucement dans son coin. Au moment où je m’étais approchée, elle pensait certainement à sa mère. Et à peine les présentations faites, elle m’embarqua dans son monde. Entre la poule, le coq, les chiffres et Annie qui lui fit verser des larmes. Dans cet échange qui parait si court par les mots, une éternité s’était écoulée. Dans une ambiance lourde et pesante, madame Da Costa prenait du temps pour parler, marqué par des soupirs, des silences, des regards échangés et des pleurs. Au moment où elle me demandait comment j’allais, elle saisit ma main posée sur l’accoudoir de mon fauteuil. Elle me donnait l’impression que je représentais à cet instant quelqu’un d’intime. Face à elle, je n’étais plus Sonia. J’étais cette femme qui devait certainement connaître Annie et savoir où elle se trouve.
J’appris bien plus tard qu’Annie était sa fille aînée décédée. Elle n’avait jamais réellement pu faire le deuil de cette perte. Sa maladie rejouait sans cesse sa souffrance. Dans cette maison et dans le tourbillon de sa solitude, elle avait en effet le temps de ruminer.
Madame Da Costa, vivait dans une ferme et exerçait le métier de vendeuse. La poule, le coq, les chiffres… cela prenait corps. J’étais, un instant, également une cliente à qui elle vendait quelque chose.
Même si elle n’était pas totalement ancrée
dans notre réalité, je compris ce jour-là que ses mots avaient un sens. Notre
conversation suivait un fil assez clair et ordonné malgré cette impression
d’être dans une autre dimension. Oui. Car il pleuvait bien ce jour-là. Le
regard posé sur la vitre perlée de pluie, cette dame montrait de l'inquiétude
pour sa fille.
Chaque rencontre avec elle était teintée de tristesse. Comme un fil tissé, j’essayais de relier sa parole à ses émotions. Je tentais de m’ajuster avec ce qui la traversait et qu’elle n’était pas en mesure verbaliser. J’écoutais et accueillais ce qu’elle me disait ; elle s’accordait à moi. Ce moi qui n’était pas toujours Sonia, mais une cliente, une amie, une connaissance. Elle m’invitait à prendre le rôle de toutes ces personnes issues de son passé pour exprimer à sa mesure son humeur et ses états d’âme du moment.
La veille de son décès, elle m’esquissa un vrai sourire. Le seul qu’elle avait pu m’offrir avant de déposer une bise sur ma joue. Ce jour-là, peut-être que je me trompe, dans cet instant furtif, j’ai su dans son regard qu’elle me voyait réellement.
Ju'
Quel texte émouvant, Ju'Lyn ! J'en ai été parcourue de frissons... Quelle belle relation tu es arrivée à tisser avec cette dame, quelle chance elle a eue que tu prennes du temps pour elle. Et cela m'a rappelé lorsque ma mère était elle-même atteinte de la maladie d'Alzheimer, et qu'elle réclamait son mari, mon père, mort alors que nous étions encore très jeunes. Elle le cherchait dans les couloirs de la Mapad, elle me disait : mais aide-moi donc à le chercher ! Je jouais le jeu, un moment, et puis je lui disais finalement ce qu'il en était, et à chaque fois c'était une tristesse inconsolable qui la prenait, et qui la faisait sangloter. Je pense qu'elle n'avait jamais fait le deuil, elle non plus, du départ trop précoce de son mari. A la fin de sa vie, je ne pense pas qu'elle me prenait pour sa fille, mais pour une personne qu'elle connaissait bien, et avec laquelle elle était bien. J'ai vécu des moments très durs, mais aussi plein d'émotions, et plein d'amour avec elle.
RépondreSupprimerMerci pour ce billet qui m'a remémoré ce souvenir, Ju'Lyn. Ma maman est partie en 2002.
Beau week-end à toi. Je t'embrasse.
Bonjour Françoise, ce texte est une fiction réalité...
RépondreSupprimerC'est d'une certaine façon un témoignage romancé de l'accompagnement que j'ai pu faire lorsque j'étais en EHPAD. Le personnage de ce texte est un condensé de plusieurs personnes âgées que j'ai rencontrées.
Cette dame, n'existe donc pas, par contre la manifestation de la maladie, les échanges, le regard posé sur la maladie d'Alzheimer est quant à eux réels.
Je pense également, suite à ce que tu m'offres comme témoignage concernant ta maman, que c'est bien plus éprouvant pour ceux qui vivent cela à travers leurs proches. Je ne suis pas certaine que je saurai prendre autant de distance si cela concernait un membre de ma famille.
Entre laisser la personne dans ses souvenirs, ou la ramener dans sa réalité... Tu as également fait en fonction de tes possibles, avec l'amour que tu avais également pour elle, et la tristesse qui était en toi à ce moment-là.
Mon texte a me semble-t-il alors sa place, si il est capable de faire écho à ceux qui le lisent.
Merci pour ce touchant retour et pour le partage de ton vécu.
Belle journée à toi.
Et bise également !